Stéphane Vatinel : la passion du tiers-lieu

Stéphane Vatinel : la passion du tiers-lieu

La fête, les rencontres, les gens. Voici trois mots qui animent Stéphane Vatinel. C’est aussi ce qui caractérise les lieux populaires qu’il

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La fête, les rencontres, les gens. Voici trois mots qui animent Stéphane Vatinel. C’est aussi ce qui caractérise les lieux populaires qu’il a créés, notamment la Cité fertile de Pantin. Portrait.

Ce matin de novembre, Stéphane Vatinel, 55 ans, enfourche son vélo-remorque et se rend à son QG de Pantin. À l’intérieur de sa remorque, du thé. Ce matin-là, le directeur général est aussi livreur. Il apporte sa cargaison à la Cité fertile, tiers-lieu qu’il a créé. Malgré la fraîcheur de l’automne, le lieu est chaleureux. Et pour cause : en 4 ans d’existence, la Cité fertile est devenue une référence en matière d’organisation d’événements, des plus classiques aux plus inattendues.

Le dada de Stéphane Vatinel, c’est la fête envers et contre tout. La musique, la bonne bouffe, les amis, il est tombé dedans quand il était petit. Ses parents possédaient une ferme dans laquelle ils accueillaient souvent du monde. Lui, fils unique, y prend goût. Ado, il se met à organiser des « boums » le mercredi après-midi. « J’ai commencé ce métier à 15 ans », s’amuse-t-il. « J’aimais que mes potes se rencontrent, se mettent en couple. J’étais un peu le marieur », poursuit-il, le sourire en coin.

Le bac en poche, il monte à Paris, fuyant son village de 1 500 habitants dans la Bresse où il s’ennuie à mourir. Il s’inscrit, sans grande conviction, à la Sorbonne et y suit des cours de sciences économiques « car il y avait de la place ». Les meilleurs souvenirs qu’il garde de sa période étudiante, ce sont les rencontres au bistrot. Doté d’une assurance sans faille, à 18 ans, il loue un espace au sein de la tour Montparnasse, y organise une soirée, 20 francs l’entrée. Ce sera son premier succès et le début d’une longue série.

Visibilité aux artistes

En 1992, il a 26 ans et il fonde le Glaz’art à la Porte de la Villette à Paris, dans un local loué pour deux ans. Objectif : donner de la visibilité à de jeunes artistes, pour la plupart issus de banlieue, qui ont du mal à accéder à la scène. « On a fait des travaux avec des potes, on vivait même à l’intérieur… Et ça brassait du public ! », se rappelle Stéphane Vatinel.

Face au succès du Glaz’art, la bande d’amis (ils sont alors 26 actionnaires) reprend le Divan du monde en 2003, une salle de spectacle que l’homme d’affaires Olivier Laffon leur rachètera à prix d’or en 2008. À la même période, Olivier Laffon lui confie la programmation d’un nouvel espace de rencontre et de débat dans le 10e arrondissement : Le Comptoir général. Ici, Stéphane Vatinel sort de sa zone de confort. Pas de concert, de théâtre ou d’exposition. Au Comptoir Général, on écoutera des conférences sur la « Françafrique », sur les monnaies locales ou encore sur les nouvelles commercialités. « Sans Olivier Laffon, qui m’a poussé dans ce sens, je n’aurais pas exploré ce type de programmation. La fête n’était pas le sujet principal ici », se souvient Stéphane Vatinel.

C’est aussi à ce moment-là que lui et trois amis fondent leur propre société qui perdure encore aujourd’hui : Sinny & Ooko. Sa spécialité, la gestion de lieux à thèmes qui résument toute leur philosophie : l’écologie, la biodiversité, la mixité, l’égalité, le féminisme et la culture au sens large.

Nouvelles programmations

Il n’en reste pas là, lui qui a élargi sa focale. Suivront toute une série d’ouvertures nouvelles. Pêle-mêle, il assure la direction du club Machine du Moulin Rouge, il crée la Recyclerie dans une ancienne gare du 18e arrondissement, il fonde le café-restaurant-coworking Pavillon des Canaux dans une ancienne bâtisse du 19e siècle et le café Bar à bulles. Le style Sinny & Ooko fait mouche, à chaque fois.

Dans cet élan, l’agence répond en 2017 à un Appel à manifestation d’intérêt lancé par SNCF Immobilier. Il s’agit de redonner vie à une parcelle d’un hectare, abandonnée depuis des années, située dans un quartier déshérité de Pantin. Le site, une décharge à ciel ouvert, ne décourage pas Sinny & Ooko qui n’a qu’une envie : « permettre à des gens de se retrouver ensemble, avec des choses faciles à partager ». Sinny & Ooko dépensera 2 millions d’euros pour mettre le site aux normes, halle comprise, puis décorer l’ensemble avec du végétal (250 espèces ont été plantées) et du mobilier. En 2018, la Cité fertile ouvre ses portes. Parmi les rassemblements qui resteront gravés dans la mémoire de Stéphane Vatinel, il y a « la fête du pain » qui accueillera 7 000 personnes en deux jours, et « la fête des plantes ». « Des associations vendaient des plantes à bas prix. Il y avait une file de gens qui arrivaient les bras vides et repartaient avec des pots pour végétaliser leur intérieur », se souvient-il.

En 2022, selon les prévisions de Sinny & Ooko, le lieu pourra accueillir 140 000 personnes, avec un pic de fréquentation au printemps/été.

130 salariés

Si l’entrée est gratuite, les consommations, essentiellement produites sur place, sont payantes, « 50 centimes plus cher que dans le bar du coin », indique Stéphane Vatinel. Une brasserie, tenue par des partenaires irlandais et australiens, est aussi sur place. L’agence se rémunère également en louant ses espaces aux entreprises la semaine. En revanche, les associations qui proposent des activités sociales, festives et artistiques le week-end ne payent rien. Seul impératif : adhérer aux valeurs de Sinny & Ooko.

L’agence grandit et emploie 130 salariés, dont 30 qui font vivre la Cité fertile. Trouver un équilibre financier entre gestion et gratuité est parfois complexe. Mais Sinny & Ooko tient à son indépendance financière. « En 5 ans, on aura remboursé le million d’euros prêté par la banque pour le développement de la Cité fertile. On en est très heureux car ce lieu est devenu un laboratoire exceptionnel qui assure presque une mission de service public », rappelle celui qui a la capacité d’organiser la venue du Secours populaire en quelques heures seulement.

Le « Campus des tiers-lieux »

En octobre 2022, la Cité fertile fermera définitivement ses portes pour laisser place à la construction d’un nouveau quartier. Un crève-cœur pour Stéphane Vatinel. Le directeur général – titre qu’il a par ailleurs abandonné par souci d’égalité – a encore des rêves plein la tête, notamment celui de voir s’ouvrir un tiers-lieu dans chacune des 35 000 communes de France.

Depuis 4 ans maintenant, Sinny & Ooko dirige un organisme de formation, le « Campus des tiers-lieux ». Ce dernier propose une formation de 40 heures pour devenir « Responsable de tiers-lieu culturel », ainsi qu’un espace-conseil dédié aux villes qui souhaitent donner une nouvelle vie à leur patrimoine en transition. Près de 300 personnes ont été formées à ce jour. Elles ont ouvert une dizaine de tiers-lieux et une vingtaine sont en cours de préfiguration. « Il y a environ 24 000 communes de moins de 1000 habitants en France, soit potentiellement 24 millions de personnes qui s’ennuient. Il faut remédier à ça ! », conclut Stéphane Vatinel, malicieux

Retrouvez l’intégralité de l’article dans le 34ème numéro d’Objectif Grand Paris.

Crédit photo : S. Robichon