Singapour, la cité entreprise

Singapour, la cité entreprise

La réussite mondiale de Singapour est incontestable en termes d’attractivité, d’investissements R&D, de flux portuaires et aéroportuaire

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La réussite mondiale de Singapour est incontestable en termes d’attractivité, d’investissements R&D, de flux portuaires et aéroportuaires, de formation, de finances, de numérique et même de tourisme. Mais ce succès est-il celui d’un pays, d’une métropole ou, plus simplement, d’une entreprise modèle de la globalisation ?

Les observateurs relèvent régulièrement à Singapour un niveau d’imposition des entreprises très faible malgré une qualité exceptionnelle des grands équipements. Faut-il pour autant conclure à une gestion optimale du pays ? Pas sûr. En réalité, Singapour n’est pas un pays au sens commun du terme mais pour l’essentiel… une ville. Une ville de 5 millions d’habitants, quasi exclusivement centrée sur la production des richesses et les services qu’elle nécessite.

La situation comporte des avantages. À la différence du Grand Paris dont la croissance sert tout le pays, Singapour n’a aucune charge territoriale et peut réinvestir l’ensemble de ses richesses sur un espace de 700 kilomètres carrés, plus restreint que le seul Grand Paris. Ni back office, ni solidarité nationale à Singapour. La « ville-État » fait très largement appel à des salariés étrangers, chinois, indiens ou malais, dont la plupart ne restent pas au-delà des périodes de travail et induisent fort peu de coûts annexes. Singapour compte 40 % de population étrangère, nettement plus que dans la majorité des grandes métropoles mais 10 % seulement des résidents sont dotés d’un visa permanent. Comme Dubaï, Singapour maîtrise strictement les flux migratoires et les ajuste précisément aux besoins des firmes. Le caractère îlien du territoire facilite un strict contrôle des frontières.

En fait, plus qu’une ville-État, Singapour est une entreprise-État. Son gouvernement, qui n’a connu aucune alternance en 50 ans, dirige l’ensemble de l’économie et soumet toutes les lois aux exigences de la compétitivité. Les habitants autochtones, de fait des salariés-actionnaires, sont hyper formés et bien rémunérés mais soumis à une forte pression de productivité et peu associés au management. Le shopping et la restauration sont ici plus valorisés que les débats politiques…

Singapour s’est également dotée d’une culture-monde, utile à l’accueil d’actifs de toutes origines : offre de services luxueux aux expatriés occidentaux et accueil plus modeste mais massif d’immigrés régionaux. Singapour n’a sans doute pas beaucoup de charme car trop récente et trop maîtrisée. Mais elle est hyper performante. Sa localisation est optimale, au cœur du marché asiatique et au débouché du détroit de Malacca sur la route de l’Europe. Son modèle de développement est bien différent du nôtre mais l’écart de niveau de dépenses publiques (16 % contre 56 % du PIB en France) trouve son explication ailleurs : pas de redistribution territoriale, de politiques sociales à grande échelle, d’aménagement de territoire ou de défense nationale à Singapour. Uniquement des dépenses liées à l’éducation et la santé des habitants de la métropole. Quasiment toutes les recettes publiques peuvent être réinvesties dans l’appareil productif, avec l’assentiment des habitants. Singapour se focalise sur les fonctions centrales de la globalisation, les plus attractives et les plus rémunérées, finance, innovation et commerce international. C’est une organisation offshore quasi parfaite, sans externalités à gérer. Inconvénient : un espace aussi rare est forcément très cher. L’agriculture est ainsi parfois implantée dans des serres rotatives de 30 étages et si les immeubles ne dépassent pas 280 mètres de haut, c’est uniquement pour permettre l’atterrissage des avions. Les nouveaux projets sont réalisés sur des extensions artificielles gagnées sur la mer au prix de colossaux travaux d’empierrement et d’ensablement qui ont permis à l’île de s’étendre de 175 kilo- mètres carrés en 50 ans, soit un agrandissement du territoire de 30 %.

Et cela continue. Ces chantiers gigantesques sont au cœur du film du réalisateur chinois Siew Hua Yeo au titre évocateur, Les étendues imaginaires(2019). L’impact écologique de ces travaux, désormais réalisés avec du sable vendu au marché noir, s’est traduit par des dragages intensifs et la disparition de myriades d’îles indonésiennes. L’image de ville verte, fortement médiatisée, est largement surfaite : si Singapour a affecté beaucoup de terrains libres aux espaces verts depuis 1965, réintroduit 300 000 arbres dans les « Gardens by the Bay », développé l’énergie solaire et mis en œuvre une gestion drastique de l’eau, elle a néanmoins multiplié par quatre sa consommation électrique. Résultat, elle présente aujourd’hui un des pires bilans carbone de la planète.

Le choix du numérique

Après avoir stabilisé une base industrielle, développé un hub commercial majeur, intégré les prémices d’une croissance verte et brillé dans les Fintech, Singapour s’impose désormais dans le numérique. Peu de métropoles au monde sont aussi connectées que Singapour. Le programme « Smart Nation » a permis d’unifier la cité-État par de multiples politiques très volontaristes qui en ont fait en quelques années une pionnière reconnue de la smart city et un hub technologique majeur : la gestion du fret est totalement intégrée grâce une plateforme numérique, la collecte intensive de données a été associée à une plateforme open data gouvernementale, les services publics, les paiements, la santé et les transports sont digitalisés, notamment grâce à des véhicules autonomes à propulsion électrique. Une mini-Silicon Valley a également été créée au cœur du quartier d’affaires en partenariat avec des universités internationales. Singapour est ainsi un laboratoire d’innovation majeur dans les domaines de la mobilité urbaine, de la cyber-sécurité, de la communication, de la santé, de l’intelligence artificielle et de la robotisation. La métropole a défini une vision à long terme et créé un écosystème global fait d’incitations financières, de formations de haut niveau et de continuité décisionnelle, écosystème irrigué par un réseau de fibre exceptionnel. L’ensemble en fait une des premières « villes intelligentes » au monde dans les divers classements internationaux.

Innover pour survivre

Cependant, à Singapour, rien n’est jamais acquis. La conscience aiguë d’une compétition forte avec les grandes métropoles voisines, Hong Kong, Pékin et Shanghai, qui bénéficient d’un encombrant mais puissant protecteur, l’État chinois, incite à ne jamais ralentir, ne jamais baisser la garde. Singapour doit déployer des trésors de diplomatie pour éviter l’asphyxie par fermeture des marchés ou entraves maritimes. Qu’en sera-t-il demain si Hong Kong devient la vitrine officielle de l’Empire du Milieu et si le détroit de Malacca est rendu obsolète par un canal traversant la Thaïlande ?

Dans le même temps, la Malaisie, voisine et cousine, ne sert plus seulement de base logistique, de backoffice, mais commence à bénéficier d’une vraie attractivité régionale, à l’instar de l’Indonésie, même si le PIB par habitant y demeure inférieur de moitié. Ces proches voisins, Malaisie et Indonésie, accepteront-ils indéfiniment que le commerce international soit préempté par un micro-îlot de prospérité, un État confetti ?

En attendant, Singapour accélère toujours plus pour se maintenir au sommet, gagner plus d’attractivité, plus d’autonomie. Ville techno, ville verte, ville à faible énergie, ville de loisirs, ville universitaire : à Singapour, les innovations sont toujours plus rapides qu’ailleurs et anticipées longtemps à l’avance. Ainsi, la nouvelle ligne automatique de métro, la ligne centrale, d’une longueur comparable au Grand Paris Express (200 kilomètres), sera achevée en à peine 10 ans, sans ralentir les autres grands travaux de l’île : déménagement du port, extension de l’aéroport, élargissement du quartier d’affaires, front de mer aménagé pour les loisirs, création de nouveaux canaux…

La centralisation du pouvoir, la continuité de l’action publique, la maîtrise foncière, la lucidité qui incite à réinvestir l’essentiel des marges dégagées sont des paramètres centraux pour une île minuscule dépourvue de richesses naturelles. Mais sans constituer pour autant un gage de pérennité pour une économie sans territoire.