Shanghai, la deuxième révolution culturelle

Shanghai, la deuxième révolution culturelle

Peu de métropoles affichent la lucidité de Shanghai qui a pris conscience des limites d’une croissance tous azimuts et a décidé d’un changement c

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Peu de métropoles affichent la lucidité de Shanghai qui a pris conscience des limites d’une croissance tous azimuts et a décidé d’un changement complet de paradigme à l’horizon 2035. Une décision qui intervient alors que la ville tirait encore de son « vieux modèle » des dividendes considérables.

Bien plus que la plupart des métropoles mondiales, les mégalopoles chinoises ont une grande capacité de résilience, notamment parce qu’elles sont soumises à de fortes régulations étatiques. C’est particulièrement vrai de Shanghai, vitrine économique de la Chine contemporaine, sur laquelle le pouvoir central garde la haute main.
Tout visiteur mesure immédiatement le gap entre le dynamisme extraordinaire de cette métropole qui affiche une croissance insolente, la première en Chine et une des plus fortes au monde (+ 7 % de PIB par an), et des conditions de vie insupportables qui freinent désormais l’implantation des entreprises et des cadres étrangers. Fâcheux dans une ville de tous temps axée sur l’international…

Le cabinet Mercer, qui analyse la qualité de vie des expatriés dans les métropoles mondiales, a ainsi classé Shanghai au-delà de la centième place, relevant au passage qu’avec une densité égale à celle de Londres, Shanghai offrait une qualité de vie comparable à celle de Johannesburg. Tous les classements internationaux corroborent ce diagnostic contrasté : d’un côté, une position géographique stratégique, l’attractivité d’un port qui affiche le plus fort tonnage au monde et d’une ville très appréciée des startuppeurs asiatiques, de l’autre, une qualité de vie déplorable.

En finir avec le gigantisme

À Shanghai, la pollution atmosphérique est telle que, certains jours, la visibilité ne dépasse pas 100 mètres. Chacun utilise alors nerveusement l’appli du smartphone qui confirme quasi invariablement des niveaux de pollution trois fois supérieurs au seuil d’alerte parisien. Outre les particules fines omniprésentes, l’eau est très polluée et les espaces verts bien rares. Malgré le réseau de métro le plus développé au monde avec plus de 550 kilomètres, Shanghai est également une des villes les plus congestionnées qui soient. Enfin, comparée aux autres métropoles mondiales, elle offre un niveau de services médiocre alors qu’elle satisfait à des degrés divers à tous les autres critères d’attractivité économique.

Le gouvernement central a donc décidé, en 2017, une deuxième révolution culturelle. Il ne s’agit plus cette fois d’apprendre l’agri- culture à des intellectuels suspects de déviationnisme, mais bien d’apporter un peu de nature et de qualité de vie dans un univers bétonné. L’ancien plan s’appuyait « sur une croissance continue de la population et une pression sur l’environnement » (sic). Le projet de développement décidé à horizon 2035 change radicalement de modèle de croissance.

Les fonctions de commandement devront désormais être privilégiées sur les fonctions productives. Exit donc la croissance démographique massive et l’accueil des populations rurales : d’ores et déjà, des milliers de « mingongs », les migrants intérieurs, ont été expulsés. La métropole ne devra pas compter en 2035 plus d’habitants qu’elle n’en accueillait en 2020, soit 25 millions. Quant aux surfaces urbanisées, elles devront même reculer, selon les termes du Plan.

Avec 3 200 kilomètres carrés – à comparer avec les 800 kilomètres carrés de la Métropole du Grand Paris –, surface multipliée par trois en quarante ans, Shanghai restera certes gigantesque. Mais elle n’hésite plus à afficher l’objectif à terme de 60 % de surfaces en espaces verts.

La ville archipel

Shanghai mise sur un développement choisi, en réseau à toutes les échelles. En premier lieu par le renforcement d’une multicentralité et l’appui sur neuf villes nouvelles, initialement monofonctionnelles mais vouées à acquérir peu à peu plus d’autonomie et une multiplicité de services. Toutes seront accessibles en transports en commun en moins de 40 minutes de l’hyper-centre. Le choix est celui de la compacité et de la création d’un réseau de villes nouvelles, mais aussi de l’intensification des coopérations régionales avec les villes d’eau du delta. 

L’administration n’apporte cependant pas de précisions sur la gestion future de l’agglomération réelle qui compte, elle, plus de 70 millions d’habitants.
Au-delà, le Yangtsé est un extraordinaire axe de développement jusqu’à Wuhan et Chongqing, deux autres mégalopoles acces- sibles y compris par tankers depuis la création du barrage des Trois-Gorges. C’est le euve, troisième mondial par son linéaire navigable, qui a permis au port de Shanghai de devenir un leader mondial en drainant vers lui les productions industrielles massives de l’arrière-pays.

Comme beaucoup de deltas, du Mékong, du Gange ou du Nil, celui du Yangtsé place Shanghai au cœur d’un archipel particulièrement dynamique avec Nankin et Hangzhou. Le choix opéré de développer des relations à toutes les échelles, au sein d’une grande région composée de 160 villes, en axant le développement sur les échanges et les complémentarités, est un choix certes nouveau pour une ville comme Shanghai, mais ce choix est potentiellement très cohérent dès lors qu’elle acceptera de ne plus investir tous azimuts.

C’est aussi le choix de tout un pays qui s’est révélé capable de maintenir un aménagement du territoire puissant. À comparer, encore une fois, avec le choix français d’abandonner cet outil durant ces dernières décennies…

Une approche pragmatique de la globalisation

Avec Pudong, cœur de la « free trade zone », Shanghai attire des investissements de toutes provenances. La ville compte par ailleurs 10 millions d’habitants « non shanghaïens », dont bon nombre sont des migrants intérieurs. En réalité, les étrangers représentent moins de 5 % de la population urbaine, Taiwanais compris, ce qui est supérieur à Tokyo ou Séoul (1 %) mais très inférieur à Londres ou Paris (15 %).
Peu de villes se seraient aussi bien relevées des démolitions massives qui ont notamment effacé en quelques décennies la plupart des îlots historiques fermés, composés de ruelles étroites et de petites maisons traditionnelles, les Lilongs. Le mode de vie chinois demeure très spécifique, ancré dans une histoire millénaire et soutenu par un nationalisme puissant, lui-même fondé sur une désinformation telle que même les évènements de Tian’anmen en 1989 restent inconnus du plus grand nombre.
Les expatriés sont d’autant mieux reçus qu’ils ont peu de possibilités d’influer sur la culture locale. La Chine a très subtilement digéré la période coloniale de Shanghai, reconvertissant méthodiquement tous les bâtiments des concessions, notamment françaises. C’est particulièrement visible sur le Bund, la « berge des étrangers », cette magnifique promenade bordant le Yangtsé, le long de laquelle étaient établis les plus emblématiques établissements européens, dont la banque HSBC ou l’Astor House Hôtel.
Point de démolitions ici mais des reconversions systématiques à vocation touristique et le développement, de l’autre côté du fleuve, d’un quartier hyper moderne, Pudong, le premier quartier d’affaires de Chine construit sur ce qui n’était en 1990 que de vastes marécages. Ainsi, les autochtones comme les Occidentaux de passage peuvent mesurer visuellement la modernité de la métropole face à des vestiges européens empesés, engoncés dans leur siècle, le XIXe. La culture chinoise, frappée du sceau du yin et du yang, est faite d’équilibres subtils, d’une approche hybride mariant des forces apparemment opposées mais en fait complémentaires qui permettent d’assimiler la globalisation sans y laisser son âme. C’est pourquoi, à Shanghai, une « autre croissance » ne signifie pas un frein à la globalisation et à l’ouverture internationale mais bien au contraire l’engagement dans un nouveau cycle de développement débarrassé de ses scories productivistes.