Les fibres végétales se glissent dans la construction

Les fibres végétales se glissent dans la construction

Matériaux biosourcés, les fibres végétales ont des qualités architecturales méconnues : belles, isolantes, vertueuses au plan environnemental... Cinqu

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Matériaux biosourcés, les fibres végétales ont des qualités architecturales méconnues : belles, isolantes, vertueuses au plan environnemental… Cinquante bâtiments qui les ont intégrées ont été primés début novembre dans le cadre des FIBRA Award et ont fait l’objet d’une exposition au Pavillon de l’Arsenal.

Lors de la COP21, les États se sont engagés à lutter contre le dérèglement climatique, notamment par la réduction de l’empreinte environnementale des bâtiments. Le secteur du BTP compte en effet parmi les plus mauvais élèves en matière d’empreinte carbone. À Paris, le bâtiment représente 80 % de la consommation d’énergie du territoire et 20 % des émissions de gaz à effet de serre. Dans ce contexte, développer l’utilisation des fibres végétales dans l’architecture semble être une piste prometteuse. L’exposition Fibra Architectures, qui s’est tenue au Pavillon de l’Arsenal en novembre dernier, était justement consacrée à cette idée. Réalisée en partenariat avec Amàco, centre de recherche dédié aux sciences de la matière pour la construction durable, elle a présenté 50 édifices biosourcés. Il s’agissait des projets finalistes du FIBRA Award, premier prix mondial des architectures en fibres végétales porté par Amàco. Parmi eux, 16 étaient français et 8 franciliens. Murs en béton de chanvre, charpente en bambou, couverture en chaume ou encore isolation en paille, les matériaux biosourcés sont nombreux, chacun correspondant à un usage précis.

Écologiques et pratiques

L’atout majeur de ces matériaux : ils n’émettent pas de CO2, stockent le carbone et sont biodégradables. Végétaux à croissance rapide, ils pourraient également permettre de limiter le prélèvement de ressources non-renouvelables d’origine fossile. De plus, l’usage des fibres végétales dans la construction crée une esthétique qui répond à la tendance actuelle très affichée de « reconnecter l’homme avec la nature ».

Par ailleurs, les matériaux dévoilés dans l’exposition sont dotés « de hautes performances hygrothermiques », expliquent les spécialistes. En d’autres termes, ils assurent l’étanchéité de l’édifice. Le lin, le chanvre et la paille sont de plus en plus utilisés comme isolants en remplacement de la laine de verre. Des alternatives qui seraient même « plus efficaces sur le long terme car les fibres végétales se tassent moins », selon Dominique Gauzin-Müller, coordinatrice du FIBRA Award. Le bambou, lui, a l’avantage d’être très flexible. Surtout exploité dans la construction d’habitats légers (bungalow, abris …), il peut pourtant soutenir de lourdes charges, comme en témoigne le pont routier de Sumatra, en Indonésie, qui supporte des véhicules de deux tonnes. Le rotin, l’osier ou encore le raphia sont, eux, utilisés pour les revêtements ou pour fabriquer des objets de décoration intérieurs ou extérieurs, tels que des luminaires, des meubles ou encore des volets.

Ressources et savoir-faire locaux

Si les projets africains et asiatiques sont surtout constitués de bambou, de palmier ou encore de feuilles de canne à sucre, en Europe, on privilégie le chaume, la paille et le chanvre : « On utilise les ressources locales disponibles et abondantes pour réaliser des économies et éviter le transport », explique Dominique Gauzin-Müller.

Pour devenir matériaux, ces matières premières sont compactées (c’est le cas pour l’isolation et le bardage), torsadées, tressées ou encore tissées. Les savoir-faire locaux sont alors mis à contribution, « cela ouvre des débouchés à des traditions populaires ancestrales et permet de dynamiser l’économie locale », poursuit Dominique Gauzin-Müller.

À noter que la grande majorité des projets présentés ont une dimension sociale et/ou culturelle, à l’instar du centre culturel Thread au Sénégal, qui a permis de lutter contre l’exode rural en amenant formations et travail dans un village isolé. Citons encore le dortoir d’un centre de réfugiés à Bangkok, en Thaïlande, et la Why Not Academy, une école en bambou et en terre crue construite dans un bidonville de Nairobi au Kenya.

3 questions à Dominique Gauzin-Müller, architecte spécialiste de l’architecture écologique 

Bambou, chanvre, paille… Qu’est-ce qui bloque ? 

L’utilisation des fibres végétales dans l’architecture présente de nombreux avantages. Elle est pourtant encore marginale. Pourquoi ?

Malheureusement, le béton est encore le matériau le plus utilisé en Europe et notamment en France. Il est porté par de grands groupes tels que Vinci, Bouygues ou encore Eiffage et les architectes, les promoteurs et les constructeurs ont du mal à s’en détacher. Pourtant, rappelons que la filière béton représente environ 7 % des émissions mondiales de CO2. De plus, l’explosion démographique induit une forte demande en constructions alors même que le sable, matière première du ciment, est de plus en plus rare et de plus en plus cher. Nous devrions conserver le béton lorsqu’il est indispensable, par exemple pour les fondations, et privilégier sinon les matériaux biosourcés, la terre ou la pierre. La structure, l’isolation, le bardage et la couverture peuvent être réalisés en fibres végétales.

Ces matériaux biosourcés conviennent-ils vraiment à tout type de construction ?

Oui, il suffit d’adapter les matériaux utilisés à la fonction et à l’environnement du bâtiment. Le problème, c’est que les matériaux biosourcés sont victimes de nombreux préjugés. Par exemple, beaucoup pensent que la paille brûle… C’est faux ! Pour qu’il y ait un feu, il faut de l’oxygène. Mais il n’y a pas d’oxygène dans la paille compressée utilisée en isolation. Des essais réalisés par le Centre scientifique et technique du bâtiment (CSTB) en 2012 ont démontré la résistance au feu de murs isolés en paille. Autre idée reçue : le bambou serait fin et fragile… C’est faux également ! Le rapport entre le poids et la résistance du bambou est supérieur à celui de l’acier. Il est d’ailleurs surnommé « l’acier vert ». On croit aussi que les fibres végétales coûtent plus cher que les matériaux plus communs mais une botte de paille ne coûte que quelques euros. Et le prix des matériaux biosourcés diminuerait si leur utilisation devenait plus courante. En Autriche, grâce à l’optimisation des techniques, la construction en bois est déjà au même prix que la construction béton.

Que faudrait-il faire pour que ces matériaux soient davantage utilisés ?

Les acteurs de la construction doivent avoir la volonté de s’engager et être mieux informés sur le sujet. Cela nécessite de former les architectes pour qu’ils conçoivent des projets avec des matériaux en fibres végétales et les artisans pour qu’ils soient capables de les mettre en œuvre. Les normes et les réglementations doivent aussi évoluer car elles ne sont pas du tout adaptées aux matériaux alternatifs. Et, surtout, il faut parvenir à convaincre les contrôleurs techniques et les assureurs, aujourd’hui encore très réticents. Sans leur aval, aucun projet ne peut aboutir.

©Photo : Pierre L’excellent