Le Caire, mégalopole hors de contrôle

Le Caire, mégalopole hors de contrôle

Malgré un contrôle militaire omniprésent dans la capitale égyptienne, la ville sombre doucement dans un chaos que les pouvoirs publics et les él

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Malgré un contrôle militaire omniprésent dans la capitale égyptienne, la ville sombre doucement dans un chaos que les pouvoirs publics et les élites traditionnelles semblent renoncer à combattre. L’asphyxie menace et le nouveau Caire édifié dans le désert ne sauvera pas la capitale plusieurs fois millénaire.

A maints niveaux, Le Caire est happé par une spirale autodestructrice commune à de nombreuses villes du tiers monde, lui qui a pu se flatter d’être un des grands berceaux de civilisation et d’avoir longtemps maintenu des partenariats étroits avec l’Europe. La France y a notamment joué un rôle non négligeable au début du XXe siècle. La démographie explose en Égypte, pays vaste mais désertique dont la vallée du Nil apparaît comme l’unique oasis. On y dénombre 100 millions d’habitants, dont 25 millions sont au Caire ; 40 sont attendus dans la capitale d’ici 2040.

Les embouteillages au Caire sont parmi les plus importants au monde. La pollution de l’air, notamment aux particules fines, est 10 à 100 fois supérieure aux seuils fixés par l’Organisation mondiale de la santé avec un impact direct sur la mortalité des adultes, au point que le salaire des expatriés intègre une prise de risque sanitaire. Les réseaux d’eaux usées et pluviales sont très insuffisants et les déchets laissés à même le sol sont livrés au ramassage auto-organisé, notamment par les zabbalines, les célèbres chiffonniers du Caire rejoints par sœur Emmanuelle dans les années 1970. La ville vit en apnée dans l’attente d’hypothétiques aménagements sanitaires.

Les jours de pluie, tout s’arrête, l’eau envahit les rues et chasse automobiles comme bus. Les commerçants se débarrassent péniblement de l’eau boueuse devant leurs échoppes.

Le tourisme, principale ressource de la ville et du pays avec le canal de Suez, s’en ressent. Après un rapide passage place Tahrir, la grande place du printemps arabe de 2011 – hélas aménagée en carrefour automobile –, après la découverte de l’université Al-Azhar et de sa mosquée au marbre immaculé qui continue à définir la doctrine sunnite à travers le monde, et après quelques achats de bibelots dans les souks, les visiteurs quittent rapidement la ville pour rejoindre la vallée du Nil. Le musée du Caire lui-même, construit par des Français en 1900, recelait encore récemment les plus grands trésors de l’Égypte antique, mais ses principales collections sont en cours de déménagement vers un nouveau site aux abords des pyramides de Gizeh.

La tentation de la fuite

Depuis la fin des années 1970, les élites ont progressivement fui le centre pour de lointaines périphéries, parfois à plus de 50 kilomètres du centre de cette mégalopole de 3 000 km2 (quatre fois plus vaste que le Grand Paris, mais comparable aux autres mégalopoles africaines). Si Le Caire manque cruellement d’équipements et de réseaux modernes – malgré un métro apprécié, mais peu développé –, elle possède un réseau impressionnant d’autoroutes urbaines. Dans toutes les directions, des chantiers percent les tissus des premières extensions urbaines de voies rapides sur pilotis, à quelques mètres seulement des immeubles conservés. Cela ne fait qu’accélérer la fuite vers de nouveaux « eldorados » du désert.

Les 20 villes nouvelles impulsées depuis près de 50 ans, bien que partiellement vides, ont créé un juteux marché foncier au cœur du désert. Ainsi, poussent en grand nombre des bâtiments identiques, le plus souvent dépourvus des aménités traditionnelles du vieux Caire.

Si les standards internationaux n’ont pas été copiés, hormis sur les voies conduisant à l’aéroport qui regorgent des enseignes et codes des villes mondiales, l’image rendue est bien triste et monotone : un assemblage infini d’immeubles de deux niveaux construits en quadrillages de poteaux-poutres remplis de briques rarement enduites, quasiment pas d’espaces publics et une maigre végétation soumise aux atteintes des vents de sable et à une chaleur de plus en plus étouffante. Car au-delà des villes nouvelles, prédomine l’habitat informel, construit sans autorisation, au hasard de cessions foncières ou d’appropriations de fait. En revanche, les bidonvilles sont moins nombreux que dans beaucoup de pays du sud. Ce desserrement urbain assez classique n’a néanmoins pas pu compenser la croissance démographique exceptionnelle du pays, et encore moins limiter l’étouffement du Caire, à défaut de contournements efficaces et d’investissements significatifs au cœur même de la capitale.

Si le phénomène d’agrégation spontanée autour des grandes métropoles est commun à de nombreux pays en développement, le dessein assumé des autorités de reconstruire de toutes pièces une nouvelle capitale à quelques dizaines de kilomètres de la ville historique est moins banal. Les exemples les plus connus, Brasilia, Akon au Sénégal, Yamoussoukro en Côte d’Ivoire ou encore Abuja au Nigéria, ne sont pas franchement des succès. Le maréchal al-Sissi a décidé de relancer ce vieux projet d’Anouar el-Sadate et de lui accorder des moyens gigantesques, d’y installer 30 ministères, d’y agréger universités, centres commerciaux et lieux de culte – 1 200, soit autant qu’au Caire – et d’accueillir six millions d’habitants sur 700 kilomètres carrés.

Deux millions de personnes devraient être logées dès la fin de la première phase en 2025, au milieu des dunes, dans des tours construites sur le modèle dubaïote et reliées au Caire par un train automatique monorail.

Les coûts d’aménagement, dont 200 kilomètres carrés de parcs urbains, seront partiellement reportés sur les acheteurs de logements. Cela ne permettra pas de créer un habitat pour les plus modestes, selon l’analyse du directeur général du projet.

Le tout est évalué à 45 milliards d’euros, une somme colossale, particulièrement dans un pays très endetté et dont le tiers de la population vit sous le seuil de pauvreté. Au-delà de toute appréciation sur la pertinence de la transposition du modèle émirati, la question se pose : l’Égypte est-elle en situation, même avec le soutien de ses bailleurs moyen-orientaux et chinois, de conduire simultanément un nouveau projet pharaonique et de rénover sa ville phare depuis 1 500 ans ? La réponse est dans la question : réussi ou non, le projet de nouvelle capitale scelle le sort du Caire.

Un patrimoine vivant exceptionnel, mais délaissé

Construire du neuf a toujours été plus aisé que rénover l’ancien. L’attrait pour la modernité et la table rase est partagé dans de nombreux pays. Le Corbusier en fut un des grands prescripteurs européens dès l’après- guerre. Cela donne immédiatement à voir une scénographie d’avenir dans un monde dominé par l’image. Un nouveau quartier peut être construit en quelques années, à peine le temps de rénover une poignée d’immeubles dans les vieux quartiers. A fortiori, dans une ville qui ne bénéficie même pas de réseaux primaires dignes de ce nom. Le Caire pourrait ainsi évoluer non pas en zone de non-droit comme certains quartiers de villes européennes ou américaines – le raïs ne l’acceptera jamais –, mais pourrait se consumer de façon accélérée, les autorités ayant fui une capitale devenue invivable. Pour l’Égypte, c’est une bombe à retardement.

Même si le pays possède une économie assez diversifiée rare en Afrique, il demeure fortement dépendant des devises étrangères. Charm el-Cheikh et son tourisme offshore ne peut être la seule destination, d’autant que le modèle « resort, hôtel et plage » peut migrer très vite. La fabuleuse Vallée des rois ne peut demeurer une destination aussi attractive sans l’ancrage urbain du Caire, une ville magique derrière le chaos. La plus modeste des rues du Caire, le plus simple de ses minarets, la plus insignifiante de ses échoppes transmises de génération en génération, vibrent d’une histoire bientôt bimillénaire.

Dans le meilleur des cas, la nouvelle capitale sera une future Dubaï, mais quid de son attractivité si le modèle hors sol dubaïote se banalise au mépris des cultures locales, de l’histoire des lieux, de la complexité de la création architecturale, de la subtile sédimentation construite par de nombreuses générations ?

Et qu’imaginer pour Le Caire, cette ville dans laquelle beaucoup d’Européens se sont investis depuis plus d’un siècle, envoutés par la magie de son histoire antique puis islamique ?

Le devenir du Caire sera un enseignement précieux pour toutes les mégalopoles à l’heure où leurs thuriféraires se font rares. Le mantra du retour à la nature des hyper-urbains occidentaux vise à délégitimer les grandes métropoles, y compris le Grand Paris, au prétexte de recherche d’une vie post-Covid plus saine. Avec le nouveau Caire, on est assurés de perdre la magie, mais sans certitudes d’échapper à la pollution comme au désert.

Retrouvez l’ensemble de l’article dans le 36ème numéro d’Objectif Grand Paris.

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