Jacques Ferrier : « Retrouver les vertus du micro-urbanisme »

Jacques Ferrier : « Retrouver les vertus du micro-urbanisme »

La crise sanitaire a mis en lumière la fragilité des métropoles très sophistiquées et très denses. Une occasion à saisir, selon Jacques Ferr

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La crise sanitaire a mis en lumière la fragilité des métropoles très sophistiquées et très denses. Une occasion à saisir, selon Jacques Ferrier, architecte, pour réfléchir « à la planète urbaine » et pour la transformer. Ses pistes de travail : construire la ville à l’aune du quartier et de la vie quotidienne, créer des immeubles porteurs de biodiversité et rendre à l’habitat collectif des espaces communs partagés. Pas d’architecture théâtrale et pas d’architecte providentiel ici ! Des valeurs « déjà là », à retrouver, et à intensifier. Explications.

Il est des gens pour qui la crise sanitaire a somme toute du bon. Ils ne le disent pas tout à fait en ces termes, de peur peut-être de choquer, mais ne s’interdisent pas de le penser. Et même d’étayer leur réflexion. Jacques Ferrier, architecte, est du nombre. La crise sanitaire, « si elle ne renverse pas la table urbaine », suscite la remise en question. Et c’est déjà beaucoup. Jetant son ombre sur la ville toute entière et sur toutes nos activités quotidiennes, elle joue un rôle de révélateur, mettant à jour de façon plus manifeste des questions qui étaient déjà sous-jacentes mais qui s’exprimaient mal, ou que l’on préférait laisser de côté.

Retournons en arrière, un tout petit peu en arrière, avant l’intrusion dans nos vies de ce virus désormais fameux. Il y avait des villes, des métropoles. Hyper denses, tentaculaires, extrêmement sophistiquées. On y trouvait, on y trouve toujours, de grands ensembles, des bâtiments et des réseaux entremêlés, une accumulation d’équipements formidables, en accélération permanente.

Shanghai, vingt millions d’habitants. Paris, au sens large, douze millions. « Un Grand Paris dans lequel certains arrondissements accueillent 40 000 habitants au kilomètre carré… C’est plus qu’à Manille ! » souligne Jacques Ferrier. Pour permettre à cette fourmilière humaine de fonctionner, la technique et l’innovation sont là et elles ont créé une infrastructure urbaine que l’on espérait invulnérable et que l’on croyait en tout cas indépassable.

Fragilités urbaines, le prix de la sophistication

Le prix à payer, pour cette réussite extrême ? Une fragilité non moins extrême. Parce que l’infrastructure urbaine est si dense, parce que l’on y vit les uns sur les autres et parce que l’on y dépend au quotidien d’approvisionnements lointains et d’immenses réseaux de transport, pour toutes ces raisons, les grandes villes ont été stoppées net par les confinements successifs.

Et on aurait tort de ne voir là qu’un épiphénomène à oublier au plus vite. « La crise actuelle, explique Jacques Ferrier, ne sera pas une exception. La catastrophe environnementale annoncée a été prise de vitesse par le cataclysme sanitaire, mais c’est au fond un seul et même problème auquel notre société technique globalisée doit se confronter. »

Que faire ? « Eh bien, mais … s’arrêter, justement ! note le malicieux architecte. S’arrêter pour réfléchir, explorer des pistes nouvelles… »

Tout en sachant qu’il ne s’agit pas de renoncer à la ville : on ne fera pas, dans un monde à sept milliards d’habitants, l’économie des grandes concentrations urbaines que les hommes édifient depuis des siècles. Et c’est dans la ville que l’on résoudra les problèmes de la ville.

Mais quoi alors ? « Pourquoi pas, poursuit un Jacques Ferrier souriant, réessayer les choses simples, concrètes, proches, que notre siècle a malmenées ? »

L’échelle des « dix minutes à pied »

C’est l’idée du « micro-urbanisme », celui qui se conçoit à l’échelle du quartier, laissant tomber les vastes planifications pour s’intéresser à un rayon de promenade proche. Jardins partagés, éco-construction, ressources paysagères, agricoles et sportives,… c’est le voisinage résilient qui compte désormais ! Pour Jacques Ferrier, le rayon d’action auquel il faut s’intéresser est modeste : plus ou moins une dizaine de minutes de marche… Cela n’empêche pas la rigueur : il faut que chaque bâtiment soit porteur de son propre paysage, de sa propre biodiversité – agriculture sur le toit, jardins en commun, balcons aux fenêtres, la nature n’est pas seulement au bout de la rue, on peut la retrouver au coin du mur !

Resserrons encore un peu plus l’angle de vue : l’immeuble. Pour l’instant, il est « bien peu partageur », assure Jacques Ferrier. Chacun est chez soi, dans un appartement exigu, à l’abri de son digicode et de sa caméra de surveillance. Peu de commun, peu de partage, on ne se rencontre pas. Il faut redonner à cet immeuble « de la générosité ». Exemple : des espaces communs pour se rencontrer, des pièces réellement collectives, halls et jardins, salles de jeux et de réunions, terrasses sur les toits. Des lieux qu’il n’est pas nécessaire, d’ailleurs, de nommer à l’avance : il convient, selon Jacques Ferrier, de donner aux immeubles des espaces tout simplement vacants, disponibles, non encore enserrés dans une fonction et auxquels les habitants donneront, à l’usage, leur raison d’être…

La crise sanitaire, encore une fois, a dans ce registre été riche d’enseignements : les habitants des immeubles collectifs ont vivement ressenti le besoin de ces lieux disponibles, pour sortir d’un appartement qui emprisonne, à l’heure du confinement… Des « espaces de décompression » dont les enfants, au premier chef, ont ressenti le manque. En réintroduisant « du jeu » dans l’habitat collectif, en créant des pièces supplémentaires, sans affectation prédéfinie, il s’agit aussi de favoriser une réversibilité des constructions pour l’instant très compliquée. « Ce n’est pas tout neuf, remarque l’architecte. Jusqu’à Haussmann, on faisait des pièces et, après, on en faisait ce qu’on voulait. Tout n’était pas normé à l’avance. »

Paris, et pas « un mètre carré de plus »

Autre idée qui n’est pas née d’elle mais que la crise impose désormais : la ville, déjà dense, déjà tentaculaire, doit se renouveler sans se répandre. « À Paris, il faudrait un genre de moratoire, insiste Jacques Ferrier. Faire en sorte que l’on construise, mais à mètres carrés constants. On ne construit que là où l’on remplace. Même s’il y a des lieux où l’on peut gagner de la place : voyez le périphérique. Si l’on construisait dessus, on gommerait cette rupture et on pourrait libérer de la place ailleurs, pour redonner de la nature dans une ville qui en manque tant. »

Qu’il s’agisse des « solutions », des valeurs ou bien des constats, Jacques Ferrier joue décidément la carte de la modestie : la ville de la proximité qu’il prône a existé, on la connaît. Le quartier hospitalier et ses lieux publics accessibles, nous y avons parfois vécu, il y a quelques années, dans ces rues de la Capitale ou de la banlieue que Ronis, Doisneau ou Boubat ont fixées sur la pellicule. L’appartement ouvert, traversant, pourvu d’une terrasse ou d’un balcon et qui jouit d’un accès au jardin n’est pas non plus tout à fait révolutionnaire. Ce sont « des valeurs déjà là, affirme Jacques Ferrier. À redécouvrir, réunir, intensifier. Un échantillon des solutions qui sont à notre portée ».

Mais que l’on ne s’y trompe pas, cette modestie n’est qu’apparente. Pour que les valeurs « déjà là » reviennent dans la ville, c’est de fait une révolution qu’il faudrait. Et Jacques Ferrier le sait bien, lui qui explique que… « ce ne sont pas les architectes qui feront ça. Même s’ils sont compétents. La responsabilité de la ville, ce sont les politiques. S’ils se saisissent du sujet à bras- le-corps… »

 

Jacques Ferrier est architecte et urbaniste. Diplômé de l’École d’architecture de Paris-Belleville et de l’École Centrale de Paris, il ouvre son agence à Paris en 1993. Ses réalisations comprennent des ouvrages culturels, des équipements publics, des centres de recherche et des projets de développement urbain qui s’inscrivent dans une même philosophie : créer une architecture et une ville durables. Il est aussi l’architecte-conseil des futures gares du Grand Paris. Jacques Ferrier a reçu plusieurs prix – notamment le prix de la Première Œuvre du Moniteur – et a été trois fois nominé pour le Grand Prix national d’Architecture. Parallèlement, Jacques Ferrier et Pauline Marchetti ont créé en 2010, avec le philosophe Philippe Simay, Sensual City Studio, un laboratoire de recherche « pour une approche humaniste et sensible » de la ville.