Entretien avec Vincent Gollain, Directeur pôle Economie, Institut Paris Région : Vers la reprise « par paliers »

Entretien avec Vincent Gollain, Directeur pôle Economie, Institut Paris Région : Vers la reprise « par paliers »

Comment l’Île-de-France se relèvera-t-elle de la crise sanitaire et du long engourdissement subi par l’appareil productif ? Pour Vincent Gollain, dire

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Comment l’Île-de-France se relèvera-t-elle de la crise sanitaire et du long engourdissement subi par l’appareil productif ? Pour Vincent Gollain, directeur du département Economie à l’Institut Paris Région, c’est à une reprise « par paliers » qu’il faut s’attendre. Mais beaucoup dépendra des mesures prises : le soutien aux entreprises doit se faire, affirme l’économiste, « à façon », pour répondre aux besoins tout en facilitant la transformation du système économique.

Propos recueillis par Christine Murris

L’Île-de-France sort peu à peu de la crise sanitaire, malgré les inquiétudes qui perdurent. Qui ont été les perdants de la crise ? Y a-t-il eu des gagnants ?

Premier constat, le choc a été majeur. On ne s’était jamais mis sur pause aussi longtemps, c’est tout à fait inédit… D’ores et déjà, on peut dire que le système politique et économique se montre résilient. Des mesures très rapides ont été mises en place, alors même qu’il n’y avait pas de référence historique possible. Cependant, bien sûr, certains secteurs ont été très fortement impactés. C’est le cas de l’hôtellerie, de la restauration, qui se sont purement et simplement arrêtées, et qui souffrent toujours aujourd’hui de la désertion des touristes. Car il ne suffit pas que les magasins ouvrent, encore faut-il qu’ils aient des clients… Et c’est loin d’être le cas. Les entreprises liées à la mobilité -l’aéronautique, la construction automobile…- sont également en grande difficulté. Certains connaissent des situations plus contrastées : la logistique a été très sollicitée, et à certains égards a pu être gagnante, lorsqu’elle a pu s’adapter à la nouvelle demande. Il en va de même pour la grande distribution : les grands paquebots ont souffert, mais ceux qui, plus souples, ont pu s’adapter aux besoins en matière de livraison, ont maintenu leur activité. Certains ne se sont pas arrêtés et ont même été très sollicités : la gestion des infrastructures, dans les télécoms, les start ups du numériques, qui travaillent dans « le soft », les producteurs de jeux vidéos, une partie du secteur de la santé… Grosso modo, le secteur du numérique -qui représente plus de 700 000 emplois en Ile-de-France- a été plutôt stimulé.

Quelle est votre analyse en matière de reprise ? Se fera-t-elle en « V », avec une reprise très vigoureuse, ou bien en « U », plus lentement, ou bien plus difficilement encore ?

Nous tablons à l’Institut Paris Région sur une reprise par paliers. En matière de consommation, par exemple, nous constatons d’ores et déjà que les gens sont moins prêts à se déplacer pour des achats : il y a moins de flâneurs, moins d’achat spontané… Donc tout ne va pas recommencer au même rythme que précédemment. En fait, les perspectives économiques sont assez ouvertes.  Il y aura certes une baisse du PIB mais on ne sait pas vraiment dans quelles proportions… Cela dépendra aussi bien sûr des pouvoirs publics : des politiques publiques intelligentes peuvent soutenir la consommation et encourager des processus de production différents. Pour l’instant, l’Etat a adopté la « stratégie de l’édredon » : amortir le choc pour les entreprises grâce à l’activité partielle. Actuellement, elles sont sous perfusion : il faut donc rester à l’écoute pour déterminer les actions à conduire. Car, au-delà de l’activité partielle, il faut que les mesures d’accompagnement soient subtiles, « à façon » en quelque sorte, pour une adaptation réelle aux besoins de l’économie à moyen terme. Dans certains cas, libérer de l’espace public peut constituer la mesure intelligente, même si ce n’est pas de l’argent : c’est ce qui a été fait dans certaines rues de Paris pour que les cafés et restaurants aient plus de place en terrasse. Certains économistes plaident aujourd’hui pour une aide conditionnée, liée à l’investissement par exemple.

Mais relancer et reprendre… comment ? S’agit-il de tenter de « tout recommencer comme avant », ou bien d’essayer d’agir en faveur d’un nouveau modèle économique ?

Sans doute faut-il tirer parti de la situation pour accompagner la nécessaire transformation du système économique. Exemple :  les compagnies aériennes. Certes, il faut aider Air France et les petites compagnies aériennes mais pas pour qu’elles reprennent les très court-courriers, qui doivent disparaître au profit du train. Les pouvoirs publics peuvent aussi soutenir le télétravail qui s’est massivement développé. Les entreprises en ont découvert l’intérêt, et on peut penser que cette pratique va perdurer si elle est soutenue et encouragée. Dans le domaine de l’enseignement aussi, on a découvert la puissance des outils qui permettent les cours à distance. Tout cela économise du déplacement, et donc du transport et probablement de la pollution. Dans le même temps, les gens ont redécouvert leur quartier, la proximité, y compris pour des achats locaux. La difficulté pour les pouvoirs publics est de gérer les échelles de temps : d’abord s’attacher à permettre la survie des entreprises, et ensuite travailler à la transformation du système productif dans le contexte de l’adaptation de l’économie au changement climatique.

« La logistique a été très sollicitée, et à certains égards a pu être gagnante, lorsqu’elle a pu s’adapter à la nouvelle demande »

Cela signifie-t-il que certains grands projets -l’extension de l’aéroport Charles de Gaulle, voire les JO…- doivent être remis en cause ?

Les « hyperprojets »  peuvent être questionnés. C’est d’autant plus vrai en matière d’équipement commercial que l’hyperconsommation n’est sans doute plus l’objectif. Les prévisions changent également en matière de transport aérien : peut-être dans ces conditions faut-il réfléchir à nouveau à l’extension de l’aéroport Charle-de-Gaulle. Mais les grands projets, qui agissent comme des leviers et des transformateurs économiques et sociaux -c’est par exemple l’objectif des JO…- sont nécessaires à une économie dynamique. Un plan vélo, c’est aussi un grand projet. Voyez par exemple le projet de création actuel d’un réseau de pistes cyclables à haut niveau de service en Ile-de-France. La Région vient d’annoncer son soutien à son développement à hauteur de 300 millions d’euros. Or, un plan vélo de cette ampleur, ce sont d’abord des infrastructures, et puis c’est aussi de l’activité -maintenance, location et vente de matériel, tourisme…- et du développement économique. Dans le contexte actuel, des projets nouveaux peuvent apparaître ; il faut être à l’écoute…

La crise a mis en lumière la dépendance de l’Île-de-France -et du pays tout entier- qui a abandonné des pans entiers de production industrielle. Peut-on penser que des mouvements de relocalisation significatifs auront lieu dans l’avenir ?

Dans certaines activités stratégiques, où l’enjeu de souveraineté est grand -santé, logistique, numérique-, c’est certainement une préoccupation grandissante. Mais des relocalisations significatives supposent un alignement de mesures nationales et européennes. Cela nécessite du temps, et une politique très volontariste. Il n’y a donc pas des milliers d’emplois à attendre de ce côté-là à court ou moyen terme. Ne perdons pas de vue qu’un projet industriel, cela prend du temps. En outre, dans certains domaines, les marchés principaux se sont éloignés. Or, quand le marché principal est en Asie, c’est en Asie qu’il est pertinent de produire. Il faut donc que le marché européen soit unifié et fort pour qu’il gagne en attractivité. Aujourd’hui, la préoccupation carbone, qui peut changer les pratiques en matière de transport, peut cependant conduire à une adaptation de l’économie et de la production.

La relance suppose d’une manière générale coordination et vision d’ensemble. En est-on capable en Île-de-France ? La gouvernance émiettée n’est-elle pas un obstacle ?

Pour ma part, j’ai constaté -et je l’ai même trouvé surprenant…- que les relations entre les acteurs se sont améliorées en Île-de-France à la faveur de la crise. Etat, Région, autres collectivités territoriales, différents acteurs du développement économique : tout le monde a plutôt mis l’accent sur la co-construction, la coopération… Des habitudes de travail nouvelles se sont installées, il y a plus d’articulation. Sur la question des territoires d’industrie en Île-de-France, un groupe de travail Etat-Région s’est ainsi créé. Or, quand la Région et l’Etat travaillent ensemble sur l’aide aux entreprises, il y a un gain d’efficacité.