Entretien avec Emmanuelle Wargon, ministre chargée du Logement : « Concilier densification et nature en ville, c’est possible. Sortons des visions binaires… »

Entretien avec Emmanuelle Wargon, ministre chargée du Logement : « Concilier densification et nature en ville, c’est possible. Sortons des visions binaires… »

La relance, vite, vite, c’est maintenant, et elle doit être verte. Le logement, qui représente une part importante des émissions de gaz à ef

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La relance, vite, vite, c’est maintenant, et elle doit être verte. Le logement, qui représente une part importante des émissions de gaz à effet de serre, occupe une place majeure dans un plan de relance gouvernemental qui a retenu trois axes d’intervention : la performance énergétique – de loin la mieux dotée –, le soutien à la construction et l’aide aux personnes précaires. De quoi, peut-être, inverser la tendance dans un secteur en grande difficulté en Île-de-France. Emmanuelle Wargon, ministre déléguée auprès de la ministre de la Transition écologique, chargée du Logement, espère voir remonter dès l’an prochain le nombre d’agréments de logements sociaux. 

Propos recueillis par Christine Murris 

Parmi les mesures phares du plan de relance, il y a le soutien à la rénovation énergétique. Une priorité déjà ancienne et qui n’a pas très bien fonctionné par le passé. Pourquoi cela devrait-il mieux marcher cette fois ?

Je suis très confiante. On a maintenant les bons outils. MaPrimeRénov ‘, dispositif d’aide aux ménages, a été largement étendu et concerne désormais aussi bien les occupants que les propriétaires bailleurs et les copropriétés, via les syndics, avec 2 milliards d’euros pour les seuls bâtiments privés. 5 millions de logements sont potentiellement concernés. 150 000 dossiers ont été déposés cette année, on espère en traiter entre 400 et 500 000 d’ici fin 2021. Les artisans sont très mobilisés. Ces mesures seront mises en œuvre dès janvier prochain, c’est-à-dire au plus vite. La lutte contre les passoires thermiques est déjà engagée, mais il s’agit cette fois d’amplifier et d’accroître l’efficacité des aides. L’éradication de ces « passoires » est attendue à l’horizon 2030. Il y a aussi 4 milliards prévus pour la rénovation énergétique des bâtiments publics, dont 300 millions sont délégués aux régions, et les dossiers sont là aussi très nombreux : les bâtiments publics, c’est 100 millions de mètres carrés ! Une partie de cette enveloppe concernera les projets de rénovation des bâtiments des collectivités territoriales.

L’idée est aussi de favoriser la densification urbaine, pour une ville dite « plus compacte et désirable ». Mais la densification, pour beaucoup de maires, constitue quasiment un tabou. Comment espérez-vous les convaincre ?

Il est certain qu’il faut favoriser la sobriété foncière, on n’a que trop artificialisé les sols depuis des décennies ! Une aide forfaitaire, modulée en fonction de la tension sur le marché immobilier, sera accordée dès que les logements prévus par une opération dépasseront un certain seuil de densité fixé pour la commune. Au-dessus de ce seuil, l’opération est aidée à hauteur de 100 euros par mètre carré supplémentaire, et c’est automatique. Les délais d’instruction des opérations seront également réduits, toujours pour accélérer l’engagement des travaux. Le but est bien de soutenir des opérations denses, pour limiter l’étalement urbain et pour favoriser la préservation de la biodiversité et des terres agricoles. En tout état de cause, il faut sortir d’une vision binaire, où l’on pré- tendrait refuser à la fois la densification et l’artificialisation des terres. On peut et on doit concilier les deux préoccupations, sinon, on n’avance pas ! Pour convaincre les élus, je crois qu’il faut surtout leur montrer des opérations réussies, des exemples positifs. Il y en a ! Grand Paris Aménagement travaille beaucoup dans ce sens-là, en conduisant une réflexion liée à la fois à la définition des habitations, à l’architecture, à l’environnement immédiat.

Dans le Grand Paris, de nouveaux quartiers doivent naître autour des gares du Grand Paris Express. Comment faire pour qu’ils soient exemplaires, puisqu’ils sont neufs, et pour qu’ils ne déploient pas « seulement » des milliers de mètres carrés de bureaux ?

L’Apur conduit actuellement une réflexion sur ce sujet car, en effet, les aménagements autour des gares du Grand Paris doivent être exemplaires. C’est bien là l’occasion de montrer ce que peuvent être des opérations denses et désirables, comportant des accès piétons, laissant de la place aux espaces verts. Quoi qu’il en soit, les grands quartiers monolithiques et monofonctionnels sont bien sûr derrière nous. Les nouveaux quartiers doivent avant tout chercher à être équilibrés et mixtes. Ils se veulent aussi créatifs. La Société du Grand Paris s’est ainsi lancée dans une démarche ambitieuse en matière d’éco- construction dans les aménagements qu’elle conduit. Elle s’est engagée à construire ses projets immobiliers avec plus de 70 % de matériaux biosourcés et notamment avec du bois. Des milliers de logements seront ainsi concernés, et ce sera aussi très utile pour la construction durable et la filière bois.

On a beaucoup dit durant la crise sanitaire qu’il fallait plus de nature en ville, plus d’accès à l’extérieur… Elle a aussi conduit à s’interroger sur l’accueil des personnes âgées. Que doit-on retenir au bout du compte de cette crise en matière de logement ?

En effet, c’est le moment de réfléchir et de redéfinir ce que doit être un logement de qualité. L’accélération des projets ne doit pas se faire au détriment de la qualité… C’est pourquoi, nous souhaitons maintenir les aides Pinel sur les opérations exemplaires. Par ailleurs, une réflexion est conduite avec Brigitte Bourguignon, ministre déléguée auprès du ministre des Solidarités et de la santé chargée de l’Autonomie, pour une stratégie nationale de déploiement de l’habitat inclusif. Il s’agit de faire émerger de nouvelles manières d’habiter, qui pourraient notamment favoriser l’intergénérationnel. Cette réflexion a déjà fait l’objet d’un rapport* et ces pistes d’évolution et d’amélioration seront traduites dans la future loi grand âge et autonomie.

Parmi les mesures annoncées, il y a aussi la création d’un fonds destiné à faciliter la mobilisation et la valorisation des friches. Or, on les connaît mal en Île-de-France. Qu’attend-on de cette mesure ?

La réhabilitation des friches constitue un enjeu majeur d’aménagement durable car ce sont elles, justement, qui permettent de lutter contre l’artificialisation des sols. Mais leur transformation s’accompagne le plus souvent d’un surcoût, parfois très important, surtout lorsque les anciens exploitants ne peuvent plus être sollicités. Au total, le « fonds friches » est doté de 300 millions d’euros et il devrait permettre la réhabilitation de 900 hectares de friches sur près de 230 sites. Citons par exemple le quartier Marne Europe, un projet d’aménagement urbain porté par l’Epamarne à Villiers-sur-Marne. Cette opération, qui permettra la construction de 1 000 nouveaux logements, était pénalisée par un surcoût lié à la dépollution des sols ; le « fonds friches » va débloquer la situation. Cependant, au-delà de cet exemple, en effet, il faut aussi connaître mieux la situation exacte de ces friches, leur emplacement et leur niveau de pollution : c’est pourquoi, ce fonds financera également le développement de la base de données Cartofriches. Il facilitera aussi le travail du Cerema, qui développe actuellement un outil d’appui à la reconversion, Urban Vitaliz. Mais également, il y a le foncier d’État qu’il faut davantage libérer et mettre à disposition à un prix très bas. Nous souhaitons dynamiser ces mises à disposition. Enfin, toujours dans cette perspective de recyclage, nous souhaitons relancer la transformation des bureaux en logements, car il va y avoir de plus en plus de vacance.

Le logement social a enregistré cette année et l’an dernier une chute du nombre des agréments. Dans quel délai et jusqu’à quel point espérez-vous redresser la barre ?

Les chiffres de la construction, en effet, sont mauvais. Beaucoup d’éléments se sont conjugués pour compliquer les choses en Île- de-France cette année. Avant les Municipales, il y a eu le blocage, traditionnel en quelque sorte,
des périodes pré-électorales. Les bailleurs sociaux eux-mêmes ont été mobilisés par leurs objectifs de regroupement. Le tout dans le contexte difficile de la pandémie. Par ailleurs, il y a le coût du foncier, toujours très élevé en Île-de- France. Il faut mobiliser les élus sur ce sujet, et nous comptons sur l’ensemble des mesures dont nous avons parlé. Maintenant que les équipes municipales sont installées, il va y avoir un redémarrage de la construction. Nous avons une relation forte avec les bailleurs sociaux, eux aussi vont se remobiliser. Pour le logement social en Île-de-France, notre objectif reste bien d’atteindre les 37 000 agréments dès 2021.

Le logement social est notamment engorgé par la pénurie de logements abordables sur le marché privé. Dans ce contexte, êtes-vous favorable à l’encadrement des loyers ?

Actuellement, on n’a pas assez de recul pour vraiment juger de l’effet qu’a eu la mesure dans les deux villes en cours d’expérimentation, Lille et Paris. Mais je suis favorable, en tout cas, à l’extension de l’expérimentation. D’autres villes sont actuellement candidates à la mise en place d’un encadrement des loyers et elles pourraient appliquer le dispositif dès 2021. Pour déterminer leur éligibilité à l’expérimentation, nous pourrions faire évoluer les critères très prochainement.

* Rapport de Denis Piveteau et Jacques Wolfrom, juin 2020, intitulé Demain, je pourrai choisir d’habiter avec vous.

©Photo : DR