Berlin, la globalisation sans fractures

Berlin, la globalisation sans fractures

Berlin n’a pas le profil type des villes globales. C’est une ville très endettée, à l’écart des grandes voies maritimes ou aériennes, sans sièges de g

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Berlin n’a pas le profil type des villes globales. C’est une ville très endettée, à l’écart des grandes voies maritimes ou aériennes, sans sièges de groupes industriels ou financiers. Et dotée d’un climat qui écarte l’hypothèse de l’héliotropie. Qu’est ce qui fait donc de Berlin une des villes mondiales les plus recherchées du moment, particulièrement chez les jeunes ?

Berlin est au premier regard une énigme : elle n’accueille aucun des vingt premiers groupes industriels allemands ; l’aéroport international de Tegel n’est pas classé parmi les premiers mondiaux, loin, très loin de ceux de Francfort ou de Munich ; la grande place financière du pays est à Francfort et la première base maritime et industrielle se situe à Hambourg. Mais Berlin n’a pas choisi le modèle français qui conçoit trop souvent la réussite aux dépens du voisin et a développé son propre modèle d’attractivité internationale, transformant ses fragilités en atouts. Elle n’a pas cédé à la frénésie immobilière qui aurait pu la saisir au début des années 1990 dans la foulée du retour des grandes institutions et des investisseurs, notamment autour de l’emblématique Potsdamer Platz. Au contraire, elle a préservé sa personnalité face au moule uniformisant de la globalisation.

L’idéal des « millenials »

Berlin est la ville idéale pour ces jeunes désormais désignés sous le terme générique de « génération Y », individualistes mais en recherche de sens, à l’esprit collaboratif, fluide et souple, soucieux de l’environnement mais exigeant une ville adaptée à leurs besoins, malléable, évolutive, appropriable. Des jeunes actifs capables de traverser le monde pour trouver le bon écosystème, comme un surfeur recherche le bon spot. Quand Richard Florida, professeur américain spécialiste de l’aménagement urbain, a mis en évidence la notion de « classe créative », le moteur selon lui du dynamisme et de l’attractivité des grandes villes, il pensait d’abord aux cités nord-américaines. C’est Berlin, pourtant, qui s’est sans doute le mieux adaptée à cette nouvelle catégorie d’acteurs métropolitains qui constituent la « classe créative ».

Berlin est de fait aujourd’hui une des mégalopoles les plus recherchées par les startuppeurs, non seulement dans les métiers de l’art, du design et de la culture mais plus largement dans tous les secteurs innovants. Dans le classement Nestpick 2018 – Netspick est un site international de locations –, Berlin est la première destination mondiale souhaitée des millenials. La capitale allemande leur apporte un hébergement à prix raisonné, des transports performants, une ouverture aux autres (30 % des Berlinois sont nés à l’étranger), des universités de qualité et une offre culturelle exceptionnelle. De plus, Berlin a promu une méthode de rénovation urbaine ouverte à une grande concertation au sein des quartiers, issue de l’expérience des IBA, expositions internationales d’architecture, méthode propre à l’Allemagne utilisée également à Hambourg comme dans la Ruhr, qui vise à exposer dans la durée des concepts innovants de construction et à les mettre en œuvre ensuite. Cette démarche très collaborative facilite la diversification des réalisations, l’ancrage dans les quartiers, l’écologie de proximité et la maîtrise de l’évolution des prix immobiliers, principal casse-tête des mégalopoles. Berlin est tout sauf figée, elle appartient à chaque génération et autorise l’appropriation d’usage plus que les villes engoncées dans leur patrimoine historique. C’est un atout majeur pour la « classe créative », cette jeunesse urbaine, mobile, qualifiée et connectée qu’a identifiée Richard Florida.

Ce serait une erreur, pourtant, de réduire ces jeunes à des enfants gâtés de la mondialisation et de les croire éloignés de l’économie réelle. Car c’est l’économie elle-même qui demande toujours plus de souplesse et de créativité. Désormais, Berlin confirme son rang de destination mondiale majeure pour créer une start-up quel qu’en soit le domaine, rétrogradée au deuxième rang derrière Pékin au classement Expert Market 2018, mais toujours devant San Francisco, Shanghai, Boston, Londres ou Paris, laquelle demeure douzième malgré des progrès spectaculaires.

La ville verte par excellence

Quelle autre métropole que Berlin peut revendiquer près de la moitié de sa superficie en espaces verts, terrains de sport et plans d’eau ? Quelle capitale propose des jardins publics à moins de 500 mètres de toute habitation et plante plus de 10 000 arbres tous les ans ?

D’une superficie égale à celle du Grand Paris, ce qui fait d’elle une capitale huit fois plus étendue que Paris, Berlin bénéficie d’un contexte très favorable. L’espace n’y est pas rare. Un foncier généreux dont la ville a su faire un usage intelligent : freinée dans son développement durant de longues années, elle a ainsi su capitaliser sur son patrimoine végétal exceptionnel en se gardant bien d’accorder les permis de construire à tout-va, évitant ainsi de combler au plus vite toute « dent creuse » comme on croit devoir le faire par civisme constructif dans le Grand Paris. Dès le début des années 2000, le Land de Berlin s’est doté d’un schéma directeur (StEP-Plan) visant à accroître la qualité du patrimoine végétal dans chaque arrondissement, à compenser toute perte d’espace vert, à raccorder le centre-ville à la campagne environnante par vingt voies végétalisées. Au total, une trame verte très serrée.

Les transports publics participent de cette logique. Ainsi, le S-Bahn (RER) débouche-t-il directement sur l’entrée principale du grand parc Shöneberg Südgelände. Berlin a également été précurseur dans l’application concrète de principes d’action volontaristes : réduction des surfaces imperméables, voies vertes apaisées, suivi précis de la biodiversité, maintien de friches urbaines volontaires, protection des rives de la Spree… Autant d’actions qui fondent un Berlin attractif mais différent des autres, attractif car différent.

Un mantra : l’équilibre

Pourquoi le record du monde du marathon est-il détenu par Berlin et régulièrement battu ici ? Parce qu’à Berlin, on court relâché, dans une atmosphère sereine, au cœur d’une métropole mais sans congestion ni tension. L’exploit de Berlin est peut-être là : ni stressante ni dilettante, simplement équilibrée.

« Berlin Strategy », le document d’orientation de la ville, en témoigne : Berlin 2030 devra être « forte, douce et créative », compétitive et agréable à vivre, grande mais inclusive, traditionnelle et moderne, bâtisseuse mais préservée dans ses espaces libres, productive et culturelle, disposant d’un vrai centre mais attentive à chacun de ses quartiers. Une « ville globale ouverte à tout » mais qui fait prévaloir l’alchimie d’une communauté.

Cet équilibre revendiqué est parfois une gageure. Ainsi, la reconversion de l’aéroport de Tempelhof, rejetée par la population, des alternatifs occupant le site à la manière des zadistes français ; ainsi les projets de construction contestés le long de la Spree ; ainsi le rejet de la cession du vaste patrimoine immobilier social hérité de l’Est ou encore la mutation des squats alternatifs de Kreuzberg. En 2016, le Grand Berlin n’a pu se matérialiser, le Land voisin du Brandebourg ayant refusé par référendum une fusion-absorption qui aurait donné à Berlin une puissance majeure parmi les villes mondiales. Mais Berlin persévère, s’adapte et développe une forme spécifique de résilience… « Pauvre mais sexy » : le slogan inventé par Klaus Wowereit, très populaire maire des années 2000, reste au fond d’actualité. Toujours « pauvre » à certains égards – le taux de chômage y est bien plus élevé que dans le reste de l’Allemagne et des quartiers de relégation subsistent –, Berlin est plus que jamais « sexy » aux yeux du monde, c’est-à-dire, pour aller vite, jeune, inventive, attractive.

Or, la globalisation est un formidable booster pour le développement des villes qui entendent s’inscrire dans le club très fermé des métropoles mondiales. Berlin assume totalement d’y prétendre mais sans épouser tous les codes et avatars de la globalisation comme la standardisation et la gentrification. Après avoir mondialement promu un nouvel art d’habiter avec le Bauhaus au début des années 30, Berlin serait-elle en mesure aujourd’hui de réconcilier des aspirations apparemment contradictoires, entre altermondialisme et globalisation ?

 

Légende : Rosenthaler Platz, Berlin

© DR

 

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