Fantasmes urbains, à plus ou moins 2°

Fantasmes urbains, à plus ou moins 2°

Faute de sauver la planète, les discussions enfiévrées de la COP21 ont au moins réveillé les utopies. Entre rêve et réalité, les visions de Paris se confrontent au réchauffement climatique.

Sous le pont Mirabeau coule la Seine… et son eau apporte de l’énergie aux hydroliennes. En 2050, et à en croire l’architecte Vincent Callebaut, ainsi pourraient être réactualisés les vers d’Apollinaire. Selon ce concepteur, la fluvio-motricité serait l’une des pistes à étudier pour lutter contre l’effet d’îlot de chaleur parisien. C’est en effet l’une des pistes de son projet, baptisé Paris Smart City 2050 et réalisé en collaboration avec les ingénieurs de Setec Bâtiment. Le champ lexical s’y fait aussi futuriste que les images… Dans la rue de Rivoli, version Smart City, se dressent ainsi des tours végétales, solaires et hydrodynamiques. Équipées de boucliers solaires photovoltaïques et thermiques bio-inspirés, elles comportent une station hydro-électrique (avec cascade urbaine !) et des balcons potagers… Plus loin, il y a la tour Montparnasse, mais une tour Montparnasse revisitée en Central Park « piézo-électrique » et recouverte de biofaçades d’algues vertes. Ressortie dans le cadre de la COP21, l’étude, à l’image des nombreuses visions prospectives présentées à cette occasion, reflète une certaine vision de la ville… verte et épanouie. Lorsque le dérèglement climatique agite le terreau des villes planétaires, il en germe en effet des métaphores et de belles images. Pour s’en convaincre, il suffisait de visiter Solutions COP21 : sous-titrée « Vivez l’expérience Climat », l’exposition, du 4 au 10 décembre 2015 au Grand Palais, donnait un aperçu de la société post-carbone, de ses sites de production d’énergie renouvelable à ses robots de purification d’air.

Des ressources cachées

Chacun y allait de son dispositif pour capter l’attention du visiteur – palme de l’imagination à Veolia, qui embarquait son visiteur dans un « parcours immersif et expérientiel à vocation pédagogique ». Dans ce Voyage au pays du + 2°C, nouvelle langue, l’économie circulaire, nouvelle énergie, verte et renouvelable, le méthane, et nouvelle monnaie, le carbone, pour un parcours en trois escales émaillé d’activités ludiques. Dans cet itinéraire vert, un atelier « pizza méthanogène » expliquait ainsi au grand public l’optimisation du mix énergétique…

En matière de villes durables, l’imagination des urbanistes, ingénieurs et experts de tout bords semble en effet fertile, fertile comme l’agriculture urbaine et les jardins partagés des cités de demain. Difficile pour l’observateur d’y démêler le rêve (et le marketing) de la réalité, sauf à enlever ce que de nombreux architectes surnomment désormais… la « choucroute ». La « choucroute », c’est ce couvert végétal obligatoire, murs végétalisés ou rooftops verdoyants, que chaque concepteur étale sur les buildings du futur, au gré de son imagination. Mais verdure ou non, pour Dominique Alba, directrice de l’Atelier parisien d’urbanisme (APUR), Paris, à l’avenir, sera peut-être très semblable à celui d’aujourd’hui. Révéler les ressources cachées de la Capitale, tel est en effet l’objectif de l’APUR qui, en pleine COP21, a lancé une application cartographique illustrant le potentiel de changement de la Ville Lumière. Malgré la date avancée dès le titre, Paris 2050, cette représentation, qui clôt un travail long de trois ans, n’est pas de la science-fiction : « La ville a besoin d’utopies, à l’image des visions de Vincent Callebaut, explique Dominique Alba. Celles-ci sont nécessaires pour que les métropoles puissent avancer, mais elles ne font pas tout : l’entreprise Blablacar a, par exemple, fait beaucoup pour le développement durable, non pas en changeant la voiture mais en la remplissant. Paris, dans 20 ans, ne sera donc pas forcément très différent de celui que nous connaissons : la Capitale comporte en effet de nombreuses ressources, reste à les utiliser. »

Une mutation à partir de l’existant

Selon Dominique Alba, si construire une seule des tours projetées par Vincent Callebaut serait très coûteux, une mutation multi-actions peut d’ores et déjà être enclenchée… à partir de l’existant : « La transformation durable d’une ville ne se base pas nécessairement sur la construction de mètres carrés mais sur leur meilleure utilisation. À l’heure actuelle, ce n’est pas une transformation de fond mais une multitude d’initiatives conjuguées qui peut changer la métropole parisienne. » En résulte une représentation à la fois technique et amusante, qui dévoile les possibilités d’optimisation de la Capitale. Trois scénarios y sont étudiés : chacun d’entre eux correspond à un cas de figure typiquement parisien. Géothermie profonde, de surface, solaire, valorisation des eaux usées, de la biomasse, développement de réseaux de chaleur, de boucles locales d’énergie, des déchets à l’eau, tout ce qui participe au bon fonctionnement de la ville s’y voit explicité et illustré grâce à des vues d’artistes. Dans l’îlot Censier, proche du Jardin des plantes, un bâtiment bas, surélevé, porte désormais une ferme urbaine tandis que les toitures bien exposées servent de support à une centrale solaire. Plus loin, dans le 20e arrondissement, les toits de l’îlot Bagnolet sont également partiellement surélevés, plantés d’arbres et de solaire. Là encore, de jolies images verdoyantes, mais pour s’inscrire dans un cadre légal et concret : la réduction de 75 % des émissions de gaz à effet de serre à l’horizon 2050. « Plus que d’innover, le développement durable nécessite de travailler étroitement ensemble : chaque collectivité fait des choses mais cet état des lieux va lui permettre d’aller plus loin, plus vite, de mieux partager, en connaissance de cause – qu’un maire décide de creuser un puits de géothermie, pourquoi pas, mais il le fait souvent en ignorant le stock de sa commune ainsi que le potentiel du voisin », conclut Dominique Alba. Entre outil d’aide à la décision et plan de masse architectural, lequel dessinera la future skyline de Paris ? L’avenir, seul, le dira.

Photo ci-dessus : Pour sensibiliser le grand public lors de la COP21, le groupe Veolia proposait un parcours pédagogique intitulé « Voyage au pays du +2C ».

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